
Chaque fois qu’il est question de la situation du français au Québec, les adversaires de la Charte de la langue française recourent régulièrement aux mêmes mythes visant à faire croire que le combat pour faire du français la langue commune des Québécois est une affaire classée. Cela ne date pas d’hier. À l’approche du congrès national 2000, ces mythes ont recommencé à se faire entendre. Les voici :
1- « Les transferts linguistiques des allophones se font majoritairement vers le français.» - FAUX
Au total, l’ensemble des transferts linguistiques vers le français au Québec demeure toujours bien en dessous de ce qu’il devrait être compte tenu du poids démographique des francophones : 40 % pour l’ensemble du Québec, mais seulement 25 % sur l’île de Montréal. Pour parvenir à maintenir leur poids démographique, les francophones du Québec devraient obtenir au moins 80 % des transferts linguistiques, et 90 % s’ils veulent maintenir leur poids relatif par rapport aux anglophones. Dans le reste du Canada, les allophones optent pour l’anglais, langue majoritaire, dans une proportion de 99,6 %.
Transferts linguistiques chez les allophones pour l’ensemble du Québec
2- «Les nouveaux arrivants se francisent massivement.» - FAUX
Les données sur les nouveaux arrivants ne constituent qu’un très petit nombre d’individus, car les transferts linguistiques se font généralement au fil des générations. Par contre, les allophones nés au Québec font davantage de transferts linguistiques et s’anglicisent de plus en plus massivement : en 1971, 32 % optaient pour le français et seulement 25 % en 1996. C’est pourquoi les transferts pour l’ensemble des allophones ont très peu augmenté.
Toutefois, la hausse apparente des transferts linguistiques vers le français parmi les nouveaux arrivants est en relation directe avec une augmentation de l’immigration de «francotropes», c’est-à-dire de citoyens originaires de pays francophones ou de langue maternelle latine, souvent déjà francisés avant leur arrivée.
L’augmentation des transferts en direction du français de ces derniers a été observée dès 1976 (54 %], soit avant l’établissement de la loi 101, en concordance avec l’augmentation des «francotropes». La progression enregistrée jusqu’en 1986 (69 %) a légèrement régressé par la suite (67 % en 1996). Cela implique que la majeure partie de l’augmentation des transferts vers le français résulte davantage de l’arrivée plus nombreuse de gens déjà francisés que d’un réel progrès du pouvoir d’attraction du français au Québec.
3- « Il n’y a pas de problème parce que la proportion de francophones selon la langue d’usage à la maison a augmenté légèrement depuis 1971.» - FAUX
La légère augmentation de l’usage du français à la maison observée jusqu’en 1991, au Québec, est principalement tributaire des départs nombreux des anglophones (environ 400 000 entre 1966 et 1996). Si cette migration ne s’était pas produite, la proportion de francophones n’aurait été que de 77,7 % au lieu de 82,8 % (dernier recensement de 1996).
En outre, les dernières prévisions démographiques (1999) commandées par le Conseil de la langue française font état d’une minorisation inéluctable des francophones de toute origine sur l’île de Montréal d’ici environ 20 ans. Conséquemment, cette minorisation ferait passer la proportion de francophones, au Québec, sous la barre des 80 % . Selon son auteur, ces prévisions ont été obtenues à partir d’hypothèses «systématiquement et - parfois outrancièrement - biaisées en faveur du français».
Il arrive à ce scénario en considérant que l’immigration se maintiendrait à son niveau actuel, soit environ 32 000 immigrants par année (voir graphique]. Dans l’éventualité où l’immigration était augmentée à 50 000 personnes, niveau en vigueur sous le Parti Libéral du Québec, l’hypothèse de son étude précédente (1996) s’appliquerait, soit une minorisation précipitée des francophones sur l’île de Montréal d’ici cinq à dix ans.
Langue parlée à la maison sur l’île de Montréal
4- « La minorisation des francophones sur l’île de Montréal n’a pas d’importance puisque des milliers de banlieusards francophones viennent y travailler tout les jours. » - FAUX
Une étude du chercheur Pierre Serré (1999) a démontré que la présence quotidienne de ces banlieusards n’empêche pas que, dès que les francophones constituent moins de 80 % de la population d’un quartier montréalais, le solde des transferts linguistiques s’orientent massivement vers l’anglais. L’île de Montréal reçoit la presque totalité des nouveaux arrivants, et assume donc l’intégration des allophones pour l’ensemble du Québec. C’est pourquoi le sort du français se joue à Montréal. La population de l’île de Montréal représente environ 25% de la population totale du Québec.
5- « L’île de Montréal est constituée de 80 % de francophones. » - FAUX
C’est ce que déclarait récemment le maire de Montréal, et même certains journalistes. Le pourcentage de 80 % fait référence aux personnes ayant déclaré, au recensement de Statistique Canada, être capable de soutenir une conversation en français. Cette proportion diminue de moitié lorsque une question plus précise porte sur la capacité de soutenir une conversation assez longue sur divers sujets. Avoir une connaissance relative du français est une chose, l’utiliser couramment en est une autre. Comme l’estiment l’ensemble des démographes et des chercheurs, la langue d’usage à la maison est un indicateur plus significatif que la langue utilisée au dépanneur. Selon la langue d’usage à la maison, la proportion de francophones (de toutes origines) sur l’î1e de Montréal n’est que de 55,6%.
6- « Le déclin du français sur l’île de Montréal est dû à l’exode des francophones vers la banlieue. » - FAUX
Entre 1966 et 1991, l’île de Montréal a perdu une proportion plus considérable de sa population anglo- phone que de sa population francophone. Malgré cela, pendant cette même période, la proportion de l’effectif anglophone est demeurée à peu près stable (diminution de 0,1 %], cependant que la proportion de francophones chutait de 2,9 %. Le déclin du français relativement à l’anglais s’explique donc plutôt par un pouvoir d’attraction de l’anglais nettement supérieur chez les allophones (et dans une moindre proportion chez les francophones).
7- « Les francophones du Québec ne se font pas assimiler. » - FAUX
Au Québec, il y a assimilation partout où les francophones se retrouvent en minorité. Par exemple, dans le Pontiac, en Outaouais, le taux d’assimilation des francophones, toujours en hausse, atteignait 10 % en 1991 . Dans la partie sud de l’Ouest de l’î1e de Montréal, le taux était de 18% ! soit 10% de plus que celui des Acadiens du Nouveau-Brunswick. D’autres quartiers montréalais font également piètre figure. Dans LaSalle, par exemple, où les francophones constituent 45% de la population, le taux d’assimilation de ces derniers est de 8%.
8- « La loi 86 concerne uniquement la réglementation sur l’affichage commercial. » - FAUX
Contrairement à une fausse perception qui circule dans les médias, une infime partie des dispositions de la loi 86 concerne l’affichage. Au moment de son adoption en 1993, la loi 86 a amendé 84 articles de la loi 101 . De ce nombre seulement 3 amendements concernaient l’affichaqe commercial. Dans les faits, la loi 86 a bilinguisé de grands pans de l’État du Québec et de nos milieux de vie.
9- « La loi 101 n’a été établie que pour faire du français la langue d’usage public. » - FAUX
Le Livre blanc, à l’origine de la loi 101, débutait en faisant état des études démographiques démontrant que : « Si l’évolution démographique du Québec se maintient, les Québécois francophones seront de moins en moins nombreux.» « Devant ces prévisions, comment n’aurait-on pas pensé que pour l’avenir linguistique du Québec, il fallait orienter les options linguistiques des immigrants ? » (Énoncé de politique, p. 6). Pour défendre des articles de la loi 101, Camille Laurin a fréquemment invoqué le facteur des transferts linguistiques. Bien qu’il soit évident que la loi 101 ne vise pas à régir l’utilisation de la langue dans les foyers, il n’est nullement excessif d’avoir comme objectif d’assurer le maintien du poids démographique des francophones en augmentant le pouvoir d’attraction du français chez les citoyens qui effectuent normalement des transferts linguistiques.
10- « Si 23 ans d’application de la loi 101 n’ont pas suffit à assurer la survie du français au Québec, il n’y a rien à faire. » - FAUX
La loi 101 a été largement affaiblie par la Cour suprême du Canada, notamment sous l’effet de la Constitution de I982, et sous l’effet des groupes de pression anglophones financés par Ottawa, à même nos impôts. Mais dans ce domaine vital pour le peuple québécois, plus que dans tout autre, nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir tant que nous sommes à l’intérieur du carcan fédéral.
Il est donc urgent d’établir des mesures d’aménagement linguistique réellement susceptibles de renforcer le pouvoir d’attraction de la langue officielle au Québec. L’établissement du plus large consensus possible par le biais d’États généraux sur la langue française est essentiel pour susciter la mobilisation de l’ensemble des citoyens en vue de faire du français la véritable langue commune au Québec.
Un ensemble de mesures devra être mis en place, tels des services de francisation plus accessibles et efficaces, des mesures d’aménagement visant à favoriser l’usage du français dans les milieux de travail, ainsi que la « débilinguisation » des institutions publiques, une politique de la population, une politique d’immigration favorisant davantage la connaissance du français, ainsi que des mesures visant à réduire l’étalement urbain. L’application de la loi 101 au cégep nous apparaît essentielle parce qu’il s’agit de la seule mesure qui permettrait d’augmenter directement le pouvoir d’intégration de la langue française, comme ce fut le cas pour les dispositions scolaires de la loi 101 .
Les seuls progrès substantiels de la force d’attraction de la langue française se retrouvent chez les jeunes immigrants allophones, effectuant davantage de transferts vers le français que nul autre partie de la population. Ces progrès seraient directement tributaires de la scolarisation obligatoire en français pour les nouveaux arrivants introduite par la loi 101. Cependant, ces progrès sont limités car la proportion des dits «enfants de la loi 101» qui effectuent des transferts linguistiques demeure restreinte. En 1991, seulement 22 % de l’ensemble des allophones arrivés entre O et 14 ans ont effectué des transferts vers le français.
Pourcentage des étudiants allophones ayant étudié en français au secondaire inscrits au cégep anglophone
Par contre, c’est au cégep que la langue d’intégration va prendre un tournant plus décisif chez les jeunes : en 1997, 87 % des allophones inscrits au cégep avaient adopté une autre langue que leur langue maternelle, mais ils étaient beaucoup moins nombreux que les moins de 15 ans à choisir le français ( seulement 46,8 % en 1997 ). Et la propension des étudiants allophones à choisir le cégep anglais augmente peu importe leur passage par l’école secondaire francophone ou anglophone. Parmi ceux qui sont allés à l’école secondaire francophone, le choix du cégep français est passé de 64 % en 1994, à 57% en 1998.